En faisant la connaissance d'un de mes collègues de l'université ce midi, on s'est mis à jaser du projet d'Imperial Tobacco. C'est que mon nouveau ami a fait un bac en architecture à l'Université de Laval, avant d'entreprendre des études en droit (je n'arrête pas d'être étonné du grand nombre de gens qui accumulent de diplômes dans toutes sortes de domaines, comme si les études étaient une sorte de buffet "tout ça que tu peux manger" - comprenez-moi bien, je les admire, ces gens-là, ce n'est pas une reproche, même que je suis un peu jaloux), et dans le cours de ses études, il avait fait un projet sur le Sud-Ouest. On a donc parlé de "mixité sociale," gentrification, etc. et puis je lui ai dit, "En faite, si je suis ici maintenant c'est un peu à cause de ce projet-là." (En voulant dire le projet de Imperial Tobacco).
Suivez-moi, donc, si vous voulez bien, sur un chemin quelque peu sinueux (même aléatoire) sur lequel se croisent des histoires...des histoires personnelles, sociales, politiques... et je me sens obligé de vous avertir: au bout, il n'y a qu'une autre interrogation.
Imperial Tobacco, comme on le sait, a encore son siège social ici à St-Henri. Mais la dernière étape de la des-industrialisation du quartier s'est passée en juin 2003, quand l'usine de fabrication de cigarettes s'est fermée ses portes définitivement.
Dans la foulée d'une spéculation immobilière alors en pleine effervescence, cela n'a pas pris de temps avant qu'un promoteur immobilier, Prevel, a concocté des plans pour convertir l'ancienne usine en condos. Mais cette fois-ci, sensible aux critiques du milieu quant à la nature sauvage de l'embourgeoisement au longue du Canal Lachine (et en conséquence de sa nouvelle politique "d'inclusion"), la Ville a émis une condition quant au changement de zonage nécessaire pour la création d'un projet résidentiel: l'inclusion de 15% de logement social.
Les groupes et les résidents ne voyait pas cela comme un gain. En effet, tout le monde était d'accord pour dire que le 15% n'était pas suffisant, étant donné les besoins énormes en matière de logement dans le quartier. De plus, on voyait d'un mauvais oeil les 450 unités de condos qui se rajouteront aux quelques mille déjà construits sur les abords du Canal.
S'il y avait une sorte d'unanimité sur le caractère insatisfaisant du projet, des divisions se sont rapidement installés quant à la bonne stratégie pour s'y opposer, ainsi que sur quels seront les objectifs d'une stratégie de contestation.
Sans rentrer dans les détails ennuyants de qui qu'a planté qui, et de qui qu'a coupé les coins ronds pour promouvoir leur propres intérêts (je parle plutôt d'intérêts idéologiques, que d'intérêts pécuniaires), il serait possible de résumer les deux positions opposées ainsi: pour les uns, pas de question de cautionner une politique de "mixité sociale" qui laisse pour sous-entendu que la pauvreté a des sources intrinsèques, c'est à dire, que de "mélanger" les pauvres (qui sont ainsi à cause de leur propre inaptitude à gérer leurs affaires) avec les gens plus aisés serait bénéfique pour les pauvres, car ils auront maintenant de meilleur "modèles" (les riches) qu'ils pourraient observer pour avoir une meilleure idée de comment organiser leur vies. Et puis les 450 unités de condos, voilà une bonne façon d'accélérer l'embourgeoisement du quartier. Pour les "purs et durs", les effets négatifs pesaient beaucoup plus lourd que les modestes gains qui représentaient les 60 unités de logement social...il fallait s'opposer inconditionnellement au projet, quitte à le faire échouer complètement en suivant les procédures byzantines pour tenir un référendum.
Pour les autres, c'étaient sûr que les condos n'étaient pas vraiment souhaitables. Mais dans un quartier où les terrains disponibles pour le développement de logement social devenaient une denrée de plus en plus rare, il ne fallait pas perdre une opportunité - même limitée comme elle l'était - de développer des unités qui faisaient cruellement défaut. Pour eux, la stratégie d'opposition totale aux condos s'est avéré un échec: chaque projet sur les bords du Canal avait fait face à ce genre d'opposition. "Regardons les résultats", ils disaient, "Malgré notre opposition, tous les projets ont été approuvés par l'arrondissement. 1000 unités de condos. Si on avait poursuivi une stratégie de mixité sur le bord du Canal, on aurait potentiellement de centaines d'unités de logement social aujourd'hui. Mais qu'est-ce qu'on a? Un gros zéro! Mieux négocier avec les promoteurs, pour essayer d'augmenter la mise un peu, que de s'y opposer aveuglement et risquer de tout perdre..."
Les deux positions étaient certainement défendables. Et (pour la plupart) les deux côtés étaient sincères dans leurs désirs d'améliorer le sort du quartier et des gens qu'y restent.
Mais voilà que tandis les groupes s'entre-déchiraient sur la meilleure façon de procéder, le promoteur Prevel leur a joué un sacré tour: en s'appuyant sur une disposition obscure du règlement municipal sur la tenue d'un référendum, il a fait circuler dans le quartier une "renonciation à signer un registre pour la tenue d'un référendum". On ne sait pas quelle salade qu'il a raconté aux résidents qui l'ont signé. N'importe, il a ramassé le nombre de signatures nécessaires, et voilà que son projet était maintenant blindé. Il a coupé court les négos avec les groupes qui promouvait la stratégie d'augmenter la mise, il a eu un bon rire pour les purs et durs, et le projet a passé tel quel.
Ç'a fait mal, au point qu'il a eu de démissions à gauche et à droite. C'est dans les décombres du dossier Imperial Tobacco que je me suis élancé, sans aucune expérience, dans le métier d'organisateur communautaire. À l'époque, je n'étais qu'un simple chauffeur de mini-bus avec, certes, des intérêts politiques et quelques expériences de militance. Mais ils m'ont engagé, bien, puisque ils n'avaient pas vraiment le choix. Il n'y en avaient pas d'autres candidats.
Et bien, en travaillant un couple d'années dans le milieu de défense des droits, j'ai découvert, justement, un intérêt pour aller plus loin avec cela. Et donc aujourd'hui je poursuis des études avec des futurs députés et gens d'affaires. (Oui, ils me font chier un peu, ces petits futurs membres de l'élite, mais je me dis qu'après je serais mieux placé pour les planter...et puis, il y en a qui sont très gentils aussi).
Mon interrogation, donc, est-ce si tout cela (mes études) est grâce à Imperial Tobacco? Je sais qu'il y en a qui vont dire non, tu aurais arrivé d'une façon ou une autre à faire autre chose que conduire ton mini-bus. Oui, je suis d'accord dans le sens que c'est sûr que j'aurais probablement changer de job de toute façon. Mais ce chemin précis, je ne peux que le voir comme le fruit d'un hasard...et d'un déchirement.
Devrais-je, pour autant, remercier Prevel pour m'avoir ouvert cette porte? Je ne pense pas que j'irai si loin...
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