Par solidarité, j'ai voulu intituler cette chronique: "Je suis Troy Davis; je suis Paola Ortiz". Après réflexion, j'ai estimé que ce n'était pas vraiment approprié.
Je ne suis pas Troy Davis. Je ne suis pas un homme noir vivant dans l'État de Georgie aux États-Unis, où un noir ayant été trouvé coupable du meurtre d'un blanc a 4,3 fois plus de probabilité d'écoper la peine de mort qu'un blanc ayant été trouvé coupable du meurtre d'un noir.
Je ne suis pas Troy Davis. Je suis un homme blanc qui, lorsqu'il habitait dans des conditions relativement privilégiées aux États-Unis, ne courait pas de risque d'être la victime d'un lynchage juridique à cause de la couleur de sa peau.
Je ne suis pas Paola Ortiz. En tant qu'homme blanc américain, je n'ai eu aucune difficulté à effectuer une immigration au Canada (et ce, malgré un petit dossier judiciaire lié à une arrestation en 1991 dans le cadre d'une manifestation contre la guerre du Golfe). En tant qu'homme blanc américain, je n'avais aucune obligation de prouver aux agents d'immigration que ma vie était en danger dans mon pays, et qu'il n'y avait pas de loi pour me "protéger". Pour moi, la porte canadienne était grande ouverte...
Je ne suis pas Troy Davis. À 23h08 hier soir, je n'ai pas été exécuté par injection létale par l'État de Georgie malgré des doutes sérieuses sur ma culpabilité, malgré la rétraction des témoignages de sept sur neuf des témoins de la poursuite, plusieurs desquels ayant affirmé avoir subi de la pression de la police pour témoigner contre moi.
Je ne suis pas Troy Davis. À 23h08 hier soir, j'était couché paisiblement dans mon lit à Montréal, en train de lire En direct du couloir de la mort de Mumia Abu-Jamal, dont le préface rédigé par John Edgar Wideman nous avise: "Parce qu'elle dit la vérité, la voix de Mumia Abu-Jamal peut nous aider à faire tomber les murs - ceux des prisons, mais aussi ceux derrière lesquels nous nous cachons pour échapper au fardeau de notre histoire."
Je ne suis pas Troy Davis. Je n'ai pas été exécuté par l'arbitraire de l'État hier. J'ai juste mal dormi...rongé par le fardeau de notre histoire qui fini toujours par nous rattraper.
Je ne suis pas Paola Ortiz. Demain, je serai encore au Canada, libre de poursuivre mes études et élever mes enfants, grâce à la pure hasard de la naissance (ou bien grâce au système déséquilibré qui favorise les un aux dépens des autres).
Je ne suis pas Paola Ortiz. Je ne suis pas Troy Davis. Mais demain je continuerai à me préparer pour le jour où je serai en mesure de défendre des gens comme eux, demain je vais essayer de trouver encore de courage de lutter pour faire tomber les murs et les frontières derrière lesquels cachent des privilèges, des injustices, et le fardeau terrible de notre histoire...pour que plus jamais.
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