Cela fait plus ou moins 25 ans que je milite dans des différents mouvements sociaux. De San Francisco, à Santa Cruz, à Montréal, oui, il y a eu des moments où j'ai succombé au découragement, au désespoir, et à l'apathie, sans jamais, pour autant, finir par croire aux valeurs dominantes néolibérales.
Au travers ces années de militance, jamais ai-je expérimenté ce bouillonnement, cette effervescence, cet incroyable solidarité et créativité qui émergent présentement dans la foulée de la grève étudiante. Des petit soupçons de ça, oui, mais jamais à ce point. Chaque jour des nouvelles idées jaillissent, des nouvelles initiatives sont créées. Il suffit de lancer un courriel, et on trouve facilement nombreuses personnes pour mettre les initiatives en oeuvre. Il y en a qui arrivent des associations étudiantes, mais, et c'est ça que je trouve extraordinaire, beaucoup plus qui viennent d'en bas, des membres mêmes. Des questions théoriques, de la stratégie, tout est discuté démocratiquement, avec une intensité et une ouverture d'esprit exemplaires. Nous sommes en train d'apprendre à fonctionner collectivement, d'une façon beaucoup plus soutenue que dans nos travaux d'équipes habituels. C'est ça la grève. La libération de cette incroyable et inépuisable énergie collective.
Des exemples? Bon, le premier rencontre du comité mob des étudiant-e-s en droit à l'UQAM attire 25 participants. Songez à ça. En temps normal, on peut rêver à cinq ou six personnes motivées. Et oui, chaque personne est motivée, chaque personne apporte une perspective particulière; quel travail d'équipe formidable! Personnellement, je participe à une initiative dont je ne peux pas pour l'instant révéler la teneur. Non pas parce qu'il s'agit de quelque chose d'illégal, mais parce que le groupe doit se prononcer quant au moment et à la manière de son introduction sur la place publique. Je peux juste dire que dans l'espace de quelques jours nous avons développé un projet que, en temps normal, aurait pris quelques semaines, voire mois, à créer.
Et quelle privilège, pour un "vieux" comme moi, de côtoyer cette jeunesse en plein devenir. Qui possède une ouverture d'esprit et une énergie qui me suscitent une infinie admiration. Exemple: lors de la première rencontre de comité mob, il y avait bien sûr les "suspects usuels", les militants de gauche connus de la faculté, mais aussi des types pour lesquels cette grève est leur première expérience militante. Un jeune homme, lors de la tour de table d'introduction, a expliqué que seulement une semaine auparavant, il avait voté avec ferveur contre la grève, mais que, dans l'espace d'une semaine, il avait compris que la grève était le seul moyen de faire reculer le gouvernement, et qu'il fallait s'impliquer pour que cela se réalise. Les discussions sur les sujets délicats se passent oui avec une certaine intensité, voire passion, mais toujours avec du respect, malgré des positions apparemment opposées, et nous avons constaté plusieurs revirements d'opinion des individus ayant écouté avec ouverture les positions de leurs "adversaires".
Alors cette question de "démocratie directe" devient, d'un coup, beaucoup moins théorique pour moi. Et il me gagne une certitude que nous avons non pas juste les moyens de gagner la lutte sur les frais de scolarité, mais bien les moyens de collectivement mener des grands projets de société...La grève est le laboratoire pour ça, et voir autant de gens se donner coeur et âme à cette nouvelle expérience de solidarité ne peut que réjouir même les plus cyniques d'esprits. Dans deux semaines, nous avons déjà avancé d'un grand pas. Tellement, que j'aurais quasiment de la peine de voir le gouvernement reculer trop vite...
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